• 05- A coeur perdu

    Les paupières lourdes Salomé ouvrit progressivement les yeux. Elle ne sentait plus ses membres mous comme des chiffons sous l’effet de la morphine. Lorsqu’elle baissa les yeux elle constata qu’elle était entièrement bandée de la tête aux pieds alitée dans une chambre d’hôpital ascète. Des perfusions étaient suspendues de chaque côté du lit. Par la fenêtre le ciel s’était assombri il devait être environ dix sept heures. A travers les murs à peine insonorisés elle pouvait entendre tout ce qui se passait et se disait dans le couloir.
    Visiblement une dispute avait lieu entre son père qui avait le ton haut et une personne inconnue qu’elle ne parvint pas à identifier. Elle entendit une troisième voix, celle de sa mère, qui tentait d’apaiser et de séparer les deux belligérants.
    - Xavier tu es dans un hôpital ! Tu es prié de te calmer ou…
    - Cet avorton prétend qu’il lui suffirait de disparaître de la vie de Salomé pour qu’elle aille mieux mais de là à ce qu’elle ait fini par vouloir se suicider!
    - Ecoutez Monsieur Kluster je suis sincèrement désolé ! Je sais bien que je suis en partie responsable de la dépression précoce de votre fille et à ce titre je prendrais les mesures adéquates et nécessaires pour réparer le tort que je lui ai causé afin que toute cette histoire ne se termine pas devant le tribunal…
    - Ce ne sont pas des mots suffisants et convaincants pour prouver la sincérité de vos excuses jeune homme.
    - Comment puis je vous demander pardon autrement qu’en assumant les conséquences de mes actes ?
    Xavier ne répondit pas.
    - Je vous laisse régler cette affaire entre hommes, soupira Leia. Je vais donner ses devoirs à Salomé.
    Celle ci grimaça. Elle était sûre d’être encore réprimandée pour ne pas avoir rendu sa dissertation d’histoire à temps :
    - Tu es réveillée ? S’enquit Leia en entrouvrant la porte.
    Salomé hocha la tête :
    - Je n’ai jamais vu papa se mettre dans une telle fureur. Qu’est ce qui se passe ?
    - Ce… ce sont des histoires de grandes personnes, répondit Leia d’un ton gêné. Peu importe j’ai une bonne nouvelle et une mauvaise à t’annoncer.
    - …
    - La bonne nouvelle c’est que tu n’es pas renvoyée à condition que tu assistes à toutes tes heures de cours sans exception. Tu iras en étude du soir dès que tu reviendras au lycée jusqu’à ce que tu aies réappris à travailler sérieusement. Toutes les conditions sont désormais réunies pour que tu puisses passer le bac cette année sans encombres, à toi de faire le reste pour nous prouver que tu n’as plus dix ans. Quant à Internet tu y auras accès seulement le week-end après avoir fini tes devoirs. Tu pourras sortir avec tes amies si ce n’est pas pour aller vous défoncer au bar du coin également le week-end si tu me promets de rentrer à une heure convenue au préalable.
    - Euh… et donc c’est quoi la mauvaise nouvelle ?
    - Tes résultats sont en chute libre et loin de s’améliorer. Tu devrais te ressaisir pendant qu’il en est encore temps. Alice a téléphoné tout à l’heure en sortant de cours et m’a dit de te prévenir que la prof d’histoire t’avait encore attribué un zéro pointé.
    Une ombre passa sur le visage de Salomé :
    - Tu crois que je vais m’en sortir ?
    Stupéfaite par une telle question Leia haussa les épaules :
    - Si tu acceptes de te faire aider oui mais sinon… D’ailleurs quelle mouche t’a piqué de vouloir faire une tentative de suicide ?
    Salomé regarda le plafond pour éviter le regard inquisiteur de sa mère. Elle déglutit avec difficulté et se racla la gorge pour se retenir de pleurer :
    - J’ai l’impression de me faire harceler de toutes parts. Au lycée. A la maison. Sur Internet.
    - Je t’interdis de penser un seul instant que moi ou Xavier te harcelons. On t’aime et on le sent lorsque tu ne vas pas bien. Laisse nous t’aider au moins pour cette fois.
    - Ce n’est pas du tout ce que je veux faire sous-entendre. En fait la véritable solitude ce n’est pas ne pas avoir de vie sociale mais d’avoir goûté au bonheur une fois et de perdre celui, celle ou ceux qu’on a aimés…
    Leia acquiesça et se leva. Elle jeta un regard circulaire dans le couloir. Xavier et Anon_330 avaient disparu. Elle les trouva à la machine à café assis l’un en face de l’autre un gobelet encore chaud à la main :
    - Remettez vos querelles à plus tard. Xave tu restes ici et tu te calmes. Anon_330 tu me suis.
    Elle le précéda dans la chambre et le fit asseoir sur la chaise à côté du lit :
    - Comporte toi en homme. Tu ne peux plus fuir et te cacher comme un enfant pris en faute.
    Elle tourna les talons et ajouta avant de quitter la pièce :
    - Considère que je t’offre une deuxième chance.

    Sous le couvert de l’identité d’Anon_330 Hakim Fedaya était silencieux. Il n’était pas préparé à affronter Salomé en face et ne savait décidément pas quoi lui dire. Au lieu de quoi il retira son masque et mit un genou à terre :
    - Je te demande pardon Salomé.
    Sa respiration était rapide et saccadée. Elle mit du temps à répondre, ce qui lui parut une éternité :
    - Tu connais mon nom. Mes forces et mes faiblesses. Tu m’as sauvé la vie. Mais je ne sais toujours pas qui tu es.
    Il se releva. Sa lèvre inférieure tremblait :
    - C’est peut-être mieux ainsi. Avec le temps tu m’oublieras et tu pourras recommencer ta vie à zéro.
    Il lui tourna le dos, remit son masque et rabattit sa capuche pour masquer les larmes qui menaçaient de couler.
    - Attends… Merci de m’avoir sauvée, si tu n’avais pas été là je serais probablement morte à l’heure qu’il est !
    - Adieu.
    - … Je dois t’avouer quelque chose. Je ne te tiens pas pour seul responsable. J’ai perdu tout espoir le jour où mon meilleur ami Hakim a été expulsé et forcé de quitter la France. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir. Nous avons perdu contact depuis alors que j’avais quelque chose d’essentiel à lui avouer : je l’aimais.
    - Il faut vraiment que je m’en aille…
    Ses doigts étaient crispés autour de la poignée et la porte claqua bruyamment derrière lui lorsqu’il la poussa avec violence. Il se rua dans le couloir et éclata en sanglots.


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