• 07- Le grand soir

    La rentrée arriva plus vite que prévu. La reprise des cours eut lieu le lundi du 28 février au matin. Inévitablement Alice ne manqua pas de faire part à qui voulait l’entendre de ses vacances au ski avec Honey en guettant l’arrivée de la Pointcarré. Le moral à zéro Salomé prétexta comme d’habitude qu’elle était partie voir de la famille pour éviter d’admettre qu’elle avait passé le plus clair de son temps chez elle ou en cours de rattrapage.
    Exceptionnellement Madame Pointcarré était absente et ses élèves profitèrent avec joie de soixante minutes de pause au foyer pour parler de leurs vacances respectives. Exception faite de Salomé qui n’osait pas se rendre là bas étant donné qu’elle n’avait rien à raconter et finissait inévitablement par être mise à l’écart. Solitaire elle vagabonda sans but dans les couloirs et se retrouva devant la porte de la bibliothèque. Il n’y avait presque personne à part la bibliothécaire et quelques collégiens regroupés au coin lecture avec des BD.
    Elle demanda à utiliser un poste informatique et se connecta sur Internet pour attester elle même de l’état de son blog. Comme elle s’y attendait la plupart des articles étaient tronqués et beaucoup de photos avaient disparu. Le compteur de visites stagnait à moins de 50 visiteurs par jour depuis un mois. C’était un signe flagrant qu’elle devait se remettre en question et remettre de l’ordre dans ses priorités. Se réfugier dans son monde virtuel hors des contrariétés du quotidien n’était plus suffisant pour exister.
    Lorsque la cloche sonna et qu’elle se précipita aux casiers pour aller chercher son livre d’anglais, elle eut la surprise de trouver un carton d’invitation adressé à son nom pour une soirée organisée par l’association « Get hackers ! » au night-club le Cluster le samedi suivant. Sans surprise, aucun indice sur l’expéditeur. Le flyer ne spécifiait pas non plus le thème de la soirée. Salomé anticipait d’avance la réaction de sa mère et se contenta de fourrer l’invitation au fond de son sac en imaginant quel genre de prétexte elle pourrait inventer pour s’y rendre incognito.
    Le cœur léger elle ne se départit pas de sa bonne humeur le reste de la journée ; dès la fin des cours elle s’empressa de prendre le tramway pour aller flâner dans le centre ville au lieu de rentrer directement chez elle. Elle qui n’avait jamais prêté attention à mettre en valeur sa féminité auparavant se retrouva perdue au milieu des rayons beauté et des étalages de vêtements qui s’étendirent devant elle à perte de vue.
    D’autant plus qu’elle ne s’attendait pas à ce que les prix soient exorbitants pour la plupart. Noyée dans la foule elle réalisa en quoi le deuxième sens du mot « féminité » lui échappait et en quoi elle était en retard par rapport à la plupart des autres filles de son âge.
    Essayer une robe sexy la complexa plus qu’autre chose. Trop courte et trop décolletée pour une adolescente qui avait l’habitude de ne pas en porter et ne s’y sentait pas du tout à l’aise. Ainsi elle résolut de s’assumer telle qu’elle avait toujours été et de ne pas essayer à tout prix de s’imposer un relooking complet. Elle se contenterait de soigner sa tenue un peu plus qu’à l’ordinaire et les choses s’arrangeraient d’elles mêmes. C’était sans compter sur l’arrivée fracassante d’Alice flanquée de Honey. Les deux filles bondirent au plafond en la voyant sortir de la cabine d’essayage une robe dos nu sexy et pailletée à la main.
    - Que- qu’est ce- qu’est ce qui t’arrive ? Bégaya Alice, stupéfaite.
    - Tu ne comptes tout de même pas aller au bal des débutantes engoncée dans une horreur pareille ! s’exclama Honey.
    - Euh… C’est un peu long à expliquer… se défendit Salomé.
    - Peu importe, on va prendre les choses en main ! Alice rétorqua.

    Une heure plus tard Salomé crut avoir vidé intégralement son compte en banque en passant à la caisse. Entre les vêtements et le maquillage elle en eut pour plus d’une soixantaine d’euros. Alice et Honey s’éclipsèrent en faisant promettre à Salomé de les rejoindre le samedi après midi chez Alice pour mener à bien son relooking de pied en cap.
    Sitôt rentrée chez elle Salomé cacha les sacs tout au fond de son placard derrière les pulls là où Leia ne pourrait pas les trouver par hasard en effectuant son inspection hebdomadaire. Au dîner elle annonça à ses parents qu’Alice lui avait proposé de l’aider à réviser le samedi suivant. C’était un prétexte pathétique mais le seul qu’elle ait trouvé pour déjouer la vigilance de sa mère. Avant de se coucher elle glissa le carton d’invitation dans un tiroir de sa table de chevet dont elle seule possédait la clé.

    La semaine passa en un clin d’œil et le jour fatidique arriva plus vite que prévu.
    Avec appréhension Salomé sonna chez Alice vers dix sept heures :
    - T’es en retard, on n’a pas tout notre temps à t’accorder ! Honey lui reprocha en guise de bonjour.
    - Désolée je…
    - Dépêche toi de te changer, qu’on en finisse rapidement.
    Alice leva les yeux au ciel mais ne répliqua rien. Elle indiqua à Salomé la salle de bains d’un geste du menton puis se tourna vers Honey :
    - Tu la juges trop vite, elle n’était pas comme ça… avant.
    - Avant quoi ?
    - Avant. Je la connais depuis l’enfance donc je suis la mieux placée pour te dire que son tempérament a changé du tout au tout. Elle supporte beaucoup mais ne dit rien jusqu’à ce que la cocotte éclate. En l’occurrence cela l’a même poussée à vouloir se suicider. Quand elle admettra la réalité les choses iront déjà mieux…
    Elle s’interrompit lorsque Salomé ouvrit la porte de la salle de bains :
    - Alors ?
    - Ca te va… bien.
    Salomé était habillée d’un haut en dentelle rouge corail, d’un slim noir bordé de cuir et d’un perfecto en cuir. Elle tangua dangereusement peu coutumière des talons aiguille. En effet Alice avait longuement insisté pour qu’elle achète une paire d’escarpins vernis rouge vermillon.
    - C’est qu’on n’a pas l’habitude de te voir sapée décemment, renchérit Honey.
    Alice haussa les épaules et coupa court à la conversation en faisant asseoir les deux filles dans sa chambre, Salomé devant le miroir de la coiffeuse et Honey sur son lit.
    Elle se munit d’un peigne, d’un fer à lisser et d’une paire de ciseaux de coiffure :
    - Fais moi confiance donner un petit coup de frais à ta coupe de cheveux ne va pas être superflu.
    Salomé ne pouvait pas prétendre le contraire : cela faisait des mois qu’elle n’avait pas mis les pieds chez le coiffeur. Alice commença par les pointes en supprimant les plus sèches et les plus fourchues. Elle égalisa ensuite les longueurs et dut redéfinir la frange. Enfin elle ajouta un peu de volume à l’aide d’une mousse coiffante et termina par un léger bouclage.
    Bouche bée Salomé n’en croyait pas ses yeux lorsqu’elle se regarda dans le miroir : le reflet que celui ci lui renvoya était celui d’une autre, une fille qu’elle ne reconnaissait pas. C’était à peine si cela lui redonnait confiance en elle car tout cet apprêtement ne lui ressemblait absolument pas.
    - Tu es sûre que je ne suis pas ridicule ? J’ai l’impression d’être déguisée… commenta Salomé.
    - Mais non tu ne pensais quand même pas te saper n’importe comment pour aller en boîte ! s’exclama Honey, scandalisée.
    - Ce n’est pas ce que je voulais dire…
    Alice soupira avec lassitude et attrapa le sac contenant les achats cosmétiques de Salomé.
    - Ferme les yeux et ne les ouvre que lorsque je te le dirais.
    Salomé s’exécuta. Alice appliqua d’un geste expert l’anti cernes, le fond de teint et la poudre. Puis le maquillage des yeux vint qui se résuma à un fard à paupières champagne scintillant et un trait d’eye liner noir « cat eye ». Une touche de terre de soleil, un rouge à lèvres rouge corail et une couche de mascara volumateur et le tour était joué. Alice travailla les sourcils au crayon en retouchant les bords à la pince à épiler et recula d’un pas pour admirer son œuvre :
    - C’est fini tu peux ouvrir les yeux. Comment tu te trouves ?
    - Tu es plutôt douée, merci Alice. Au fait où as tu appris à faire tout ça ?
    - Nulle part, je cherche à progresser en trouvant des astuces et des idées sur Internet.
    - C’n’est pas le tout Alice mais on doit passer prendre Clarence dans dix minutes, tu te souviens ? Honey intervint.
    - Déjà dix neuf heures ! Le temps passe si vite, marmonna Alice en vérifiant son propre maquillage.
    Cinq minutes plus tard les trois filles se séparèrent dans le hall de l’immeuble où logeait Alice. Alice et Honey se dirigèrent vers le garage tandis que Salomé fut contrainte de reprendre le bus dans l’autre sens vers le centre ville.

    Salomé rougit : tous les regards se retournèrent vers elle alors qu’elle errait dans les rues à la recherche du Cluster. Pour les non initiés le night-club était quasiment impossible à trouver. L’heure avançait et elle faillit se décourager lorsqu’elle apprit qu’il se situait un peu en dehors du centre ville dans le tout nouveau quartier branché non loin du fleuve.
    Il était vingt deux heures lorsqu’elle arriva enfin à destination. Le videur la regarda d’un drôle d’air mais la laissa passer lorsqu’il constata qu’elle avait un carton d’invitation. Déjà l’alcool coulait à flots. Elle déposa son sac et son perfecto au vestiaire et se hissa sur le dancefloor. La fête battait son plein. La sono diffusait de la musique électro assourdissante. Les tympans en coton elle chercha des yeux des visages familiers mais ne reconnut personne à travers la lumière des stroboscopes et la fumée. Elle se demanda ce qu’elle faisait là, qui l’avait invitée et pourquoi. Elle avait chaud et sentit la tête lui tourner à force de respirer des vapeurs de cigarettes et d’herbe. Titubante elle commanda un cocktail sans alcool et le but à petites gorgées, adossée au bar. Elle aurait du savoir qu’elle se retrouverait seule une fois de plus. Les autres clubbers étaient tous regroupés par groupes de deux ou trois amis qui se déhanchaient avec insouciance au rythme de la sono.

    Elle n’essaya même pas de faire semblant de profiter de la soirée pour se changer les idées et s’assit sur une banquette en marge du dancefloor pour reprendre ses esprits. Soudain une main s’abattit sur son épaule :
    - Tu es venue, murmura Anon_330.
    - C’est toi qui m’as invitée ? demanda Salomé sans se retourner.
    - Qui d’autre ? s’exclama t il. Bien sûr tu es en droit de me détester après tout ce que tu as subi à cause de moi. Mais je dois t’expliquer certaines choses avant, tu ne réalises pas à quel point tu m’as manqué.
    Salomé se leva :
    - Pourquoi seulement maintenant?
    - Laisse moi t’expliquer…
    Salomé lui tourna le dos et se dirigea vers le vestiaire :
    - Il n’y a rien à expliquer les faits parlent d’eux mêmes. On n’est pas faits l’un pour l’autre.
    Salomé récupéra ses affaires et jaillit hors du night-club pour respirer l’air frais du soir :
    - Attends !
    - Tu as détruit ma vie et tu voudrais que je fasse comme si de rien n’était ?
    - Ta vie… ta vie mais parlons en de ta vie ! Tu n’as pas de vie !
    - C’est faux ! J’ai perdu le goût de vivre… c’est complètement différent !
    - Tu as crée ton blog dans l’espoir d’être virtuellement reconnue et admirée mais ce n’est que du vent !
    Salomé étouffa un hoquet :
    - Tu n’as pas le droit de me reprocher ça ! C’est grâce à cette popularité durement gagnée que j’ai réussi à me maintenir à la surface jusqu’à maintenant !
    Les yeux d’Anon_330 s’écarquillèrent :
    - Qu’est ce que tu dis ?
    - Adieu…
    Submergée par l‘émotion Salomé marcha plus vite puis se mit à courir. Derrière son masque Anon_330 fut tenté de la regarder s’éloigner mais il se ressaisit et la retint par le bras :
    - Je n’ai rien de personnel contre toi… mais laisse moi partir, murmura Salomé.
    - L’autre jour j’ai oublié de te souhaiter joyeux anniversaire… alors cette invitation c’était un prétexte pour me racheter.
    - Peu importe, les gens oublient de me le souhaiter la plupart du temps.
    - Je m’en suis souvenu trop tard…
    - Souvenu ? On se connaît à peine… aurais tu fais des recherches sur moi par hasard pour disposer de ce genre d’information?
    - C’est l’autre raison pour laquelle je te dois des explications. Après tout on ne devrait rien avoir à se cacher.
    - De quoi tu parles ?
    - Je suis revenu.


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