• La semaine de Salomé fut partagée entre le repos, les devoirs à rendre et les séances de kiné. Aucune autre activité ne lui était permise et elle s’ennuyait. Elle avait perdu le goût de la lecture en découvrant les joies de l’informatique et n’avait pas le courage de lire les livres que sa mère emprunta pour elle à la médiathèque.
    A sa sortie de l’hôpital les contraintes du quotidien prirent le dessus sur tout le reste et rattraper les cours manqués devint son unique préoccupation. Comme promis Anon_330 avait bel et bien disparu de sa vie. Février arriva en un clin d’œil et elle se força à assister à des cours de rattrapage en maths et en histoire pendant les vacances d’hiver.

    Le matin du 14 février, jour de son anniversaire, sa mère avait un rendez vous à huit heures et demie à l’ANPE pour un bilan professionnel. Lorsque Salomé se leva à neuf heures il n’y avait aucune carte d’anniversaire sur la table de cuisine. Elle eut un pincement au cœur : depuis des années personne ne lui avait souhaité son anniversaire sauf ses parents. Si sa mère elle-même avait oublié voilà une preuve flagrante qu’elle était délaissée et ignorée.
    Par ailleurs elle n’était pas d’humeur à fêter la Saint Valentin.
    Pour chasser le désespoir et l’ennui elle s’habilla rapidement et décida d’aller flâner parmi les rayons du magasin Cash mania de son quartier dans la perspective de dénicher un ordinateur neuf ou de seconde main en promotion.

    A travers la vitrine elle guetta la rue pour s’assurer que sa mère n’était pas dans les parages et s’intéressa à un déstockage de MacBook en solde.
    Elle arrêta son choix sur un MacBook pro de seconde main et s’apprêtait à quitter le magasin pour aller comparer la différence de prix avec la concurrence lorsqu’une voix familière s’éleva dans son dos :
    - Puis je vous conseiller ?
    - Non merci j’allais partir, répondit machinalement Salomé en se retournant.
    Elle se retrouva nez à nez avec un jeune vendeur au sourire avenant. Privilégié par la nature il était doté d’une carrure athlétique qui contribuait pour beaucoup à son charme séduisant. Salomé se surprit à rougir légèrement. Le jeune homme détecta sa gêne et la précéda vers le rayon informatique essentiellement composé de matériel d’occasion de bonne facture :
    - Nous avons ici de très bons ordinateurs à des prix imbattables. Je préfère vous avertir tout de suite ceux qui semblent vous intéresser sont sans doute plus performants mais un peu datés et je doute qu’il vous soit possible de disposer d’une assistance technique complète sur ce genre de modèle à l’avenir.
    Salomé ne l’écoutait plus, sous le choc. Coup de théâtre elle n’aurait pu s’y attendre mais reconnut Anon_330 aux intonations de sa voix. Les masques tombèrent lorsqu’elle réalisa qu’il menait une double vie. Le jour il travaillait comme vendeur chez Cash mania, la nuit il se transformait en redoutable hacker.
    Avec ses cheveux ébène, son teint hâlé et ses yeux outremer il ressemblait beaucoup à Hakim aux yeux de Salomé. Elle faillit lui demander son nom quand elle se rappela qu’il avait obligation de garder l’anonymat. Elle se sentit idiote et prétexta qu’elle avait rendez-vous pour s’enfuir par une ruelle adjacente.

    Essoufflée elle fit halte dans le premier café venu. Elle commanda un diabolo menthe et le but à petites gorgées en reprenant son souffle.
    Elle était en état de grande agitation ses émotions chamboulées par cette rencontre saugrenue et inattendue. Pourquoi voir ou entendre Anon_330 la mettait ainsi dans tous ses états ? Cette question ne trouva pas en elle de réponse immédiate. Etait ce la conséquence d’une réalité insurmontable qui s’imposait à elle et qu’elle refusait d’admettre ?
    Elle n’arrivait plus à réfléchir et connecta sa tablette tactile au réseau Wifi du bar pour vérifier ses mails. Cela faisait plus de deux semaines qu’elle n’avait plus accès à Internet et une foule de messages s’empressa de saturer à bloc sa boîte de réception. Elle mit un certain temps à les trier : il y avait pêle-mêle des notifications, des demandes d’amitié, des chaînes d’actualité automatiques, des spams. A croire qu’elle retournait vers la civilisation après avoir vécu sur une île déserte pendant un mois. Bien que ce fût idiot, la métaphore lui plut car sa tentative de suicide ressemblait plus ou moins à une traversée du désert.
    Il y avait eu beaucoup de bouleversements en son absence. A comme Arobase avait été suspendu pendant 72h pour fautes graves. Son compte avait malencontreusement été supprimé par un développeur au moment de déverrouiller le site. Par chance une sauvegarde avait permis de tout réhabiliter mais la plupart des articles ne s’étaient pas chargés dans leur état d’origine. Cela désespéra encore davantage Salomé en laissant présager de l’étendue des réparations à effectuer.
    Habituellement elle n’était pas rancunière mais en voulut profondément à Anon_330 en cet instant.
    - Salut Jeff ! J’ai cinq minutes de pause, un panaché comme d’habitude s’il te plaît.
    « Quand on parle du loup… » Salomé pensa amèrement en savourant la dernière gorgée de son diabolo menthe.
    Il se tenait de dos vis à vis d’elle, adossé au bar.
    Elle ne pouvait plus s’enfuir. Elle ne devait plus s’enfuir. Elle posa son addition sur le comptoir. Il la regarda et lui sourit. Pas le sourire condescendant dont la plupart des gens la gratifiaient, elle l’éternelle solitaire. Un sourire sincère. Un sourire chaleureux. C’était la première fois que quelqu’un lui souriait avec une telle gentillesse dans le regard comme dans l’expression. Elle en était si stupéfaite qu’elle en perdit ses moyens et resta sans voix. « Qui es tu ? » voulait-elle lui demander mais aucun son ne franchit ses lèvres.
    - Salomé ! Que fais tu toute seule au bar à ton âge ?!

     Leia Kluster. Salomé maudit sa mère d’arriver à un moment aussi gênant et inopportun. Puis elle pensa qu’elle avait été imprudente. Il était évident que sa mère n’allait pas laisser passer cet écart de conduite. Elle avait toujours été trop protectrice et surveillait les moindres faits et gestes de sa fille unique qu’elle jugeait encore trop jeune pour sortir toute seule où bon lui semblait.
    - Tu as oublié que j’ai seize ans depuis ce matin. Je suis assez grande pour me prendre en charge et savoir ce qui est bien ou pas pour mon équilibre, fit-elle remarquer en aparté à sa mère.
    Celle ci secoua la tête :
    - Seize ans ce n’est qu’une demi-majorité. Tu es toujours mineure je te rappelle et tant que tu vivras sous mon toit tu surveilleras ton comportement et tes manières.
    C’était un combat perdu d’avance. Salomé soupira, vaincue. Anon_330 n’osa pas intervenir. Tous les regards étaient tournés vers eux.
    - Rentrons, dit seulement Leia.
    Salomé voulut protester mais sa mère la prit par le bras et la fit monter de force à l’arrière de la Xantia garée en double file. Salomé se retourna pour voir Anon_330 la regarder droit dans les yeux avec compassion. Elle se surprit à penser que le destin s’acharnait décidément à les séparer.


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  • La rentrée arriva plus vite que prévu. La reprise des cours eut lieu le lundi du 28 février au matin. Inévitablement Alice ne manqua pas de faire part à qui voulait l’entendre de ses vacances au ski avec Honey en guettant l’arrivée de la Pointcarré. Le moral à zéro Salomé prétexta comme d’habitude qu’elle était partie voir de la famille pour éviter d’admettre qu’elle avait passé le plus clair de son temps chez elle ou en cours de rattrapage.
    Exceptionnellement Madame Pointcarré était absente et ses élèves profitèrent avec joie de soixante minutes de pause au foyer pour parler de leurs vacances respectives. Exception faite de Salomé qui n’osait pas se rendre là bas étant donné qu’elle n’avait rien à raconter et finissait inévitablement par être mise à l’écart. Solitaire elle vagabonda sans but dans les couloirs et se retrouva devant la porte de la bibliothèque. Il n’y avait presque personne à part la bibliothécaire et quelques collégiens regroupés au coin lecture avec des BD.
    Elle demanda à utiliser un poste informatique et se connecta sur Internet pour attester elle même de l’état de son blog. Comme elle s’y attendait la plupart des articles étaient tronqués et beaucoup de photos avaient disparu. Le compteur de visites stagnait à moins de 50 visiteurs par jour depuis un mois. C’était un signe flagrant qu’elle devait se remettre en question et remettre de l’ordre dans ses priorités. Se réfugier dans son monde virtuel hors des contrariétés du quotidien n’était plus suffisant pour exister.
    Lorsque la cloche sonna et qu’elle se précipita aux casiers pour aller chercher son livre d’anglais, elle eut la surprise de trouver un carton d’invitation adressé à son nom pour une soirée organisée par l’association « Get hackers ! » au night-club le Cluster le samedi suivant. Sans surprise, aucun indice sur l’expéditeur. Le flyer ne spécifiait pas non plus le thème de la soirée. Salomé anticipait d’avance la réaction de sa mère et se contenta de fourrer l’invitation au fond de son sac en imaginant quel genre de prétexte elle pourrait inventer pour s’y rendre incognito.
    Le cœur léger elle ne se départit pas de sa bonne humeur le reste de la journée ; dès la fin des cours elle s’empressa de prendre le tramway pour aller flâner dans le centre ville au lieu de rentrer directement chez elle. Elle qui n’avait jamais prêté attention à mettre en valeur sa féminité auparavant se retrouva perdue au milieu des rayons beauté et des étalages de vêtements qui s’étendirent devant elle à perte de vue.
    D’autant plus qu’elle ne s’attendait pas à ce que les prix soient exorbitants pour la plupart. Noyée dans la foule elle réalisa en quoi le deuxième sens du mot « féminité » lui échappait et en quoi elle était en retard par rapport à la plupart des autres filles de son âge.
    Essayer une robe sexy la complexa plus qu’autre chose. Trop courte et trop décolletée pour une adolescente qui avait l’habitude de ne pas en porter et ne s’y sentait pas du tout à l’aise. Ainsi elle résolut de s’assumer telle qu’elle avait toujours été et de ne pas essayer à tout prix de s’imposer un relooking complet. Elle se contenterait de soigner sa tenue un peu plus qu’à l’ordinaire et les choses s’arrangeraient d’elles mêmes. C’était sans compter sur l’arrivée fracassante d’Alice flanquée de Honey. Les deux filles bondirent au plafond en la voyant sortir de la cabine d’essayage une robe dos nu sexy et pailletée à la main.
    - Que- qu’est ce- qu’est ce qui t’arrive ? Bégaya Alice, stupéfaite.
    - Tu ne comptes tout de même pas aller au bal des débutantes engoncée dans une horreur pareille ! s’exclama Honey.
    - Euh… C’est un peu long à expliquer… se défendit Salomé.
    - Peu importe, on va prendre les choses en main ! Alice rétorqua.

    Une heure plus tard Salomé crut avoir vidé intégralement son compte en banque en passant à la caisse. Entre les vêtements et le maquillage elle en eut pour plus d’une soixantaine d’euros. Alice et Honey s’éclipsèrent en faisant promettre à Salomé de les rejoindre le samedi après midi chez Alice pour mener à bien son relooking de pied en cap.
    Sitôt rentrée chez elle Salomé cacha les sacs tout au fond de son placard derrière les pulls là où Leia ne pourrait pas les trouver par hasard en effectuant son inspection hebdomadaire. Au dîner elle annonça à ses parents qu’Alice lui avait proposé de l’aider à réviser le samedi suivant. C’était un prétexte pathétique mais le seul qu’elle ait trouvé pour déjouer la vigilance de sa mère. Avant de se coucher elle glissa le carton d’invitation dans un tiroir de sa table de chevet dont elle seule possédait la clé.

    La semaine passa en un clin d’œil et le jour fatidique arriva plus vite que prévu.
    Avec appréhension Salomé sonna chez Alice vers dix sept heures :
    - T’es en retard, on n’a pas tout notre temps à t’accorder ! Honey lui reprocha en guise de bonjour.
    - Désolée je…
    - Dépêche toi de te changer, qu’on en finisse rapidement.
    Alice leva les yeux au ciel mais ne répliqua rien. Elle indiqua à Salomé la salle de bains d’un geste du menton puis se tourna vers Honey :
    - Tu la juges trop vite, elle n’était pas comme ça… avant.
    - Avant quoi ?
    - Avant. Je la connais depuis l’enfance donc je suis la mieux placée pour te dire que son tempérament a changé du tout au tout. Elle supporte beaucoup mais ne dit rien jusqu’à ce que la cocotte éclate. En l’occurrence cela l’a même poussée à vouloir se suicider. Quand elle admettra la réalité les choses iront déjà mieux…
    Elle s’interrompit lorsque Salomé ouvrit la porte de la salle de bains :
    - Alors ?
    - Ca te va… bien.
    Salomé était habillée d’un haut en dentelle rouge corail, d’un slim noir bordé de cuir et d’un perfecto en cuir. Elle tangua dangereusement peu coutumière des talons aiguille. En effet Alice avait longuement insisté pour qu’elle achète une paire d’escarpins vernis rouge vermillon.
    - C’est qu’on n’a pas l’habitude de te voir sapée décemment, renchérit Honey.
    Alice haussa les épaules et coupa court à la conversation en faisant asseoir les deux filles dans sa chambre, Salomé devant le miroir de la coiffeuse et Honey sur son lit.
    Elle se munit d’un peigne, d’un fer à lisser et d’une paire de ciseaux de coiffure :
    - Fais moi confiance donner un petit coup de frais à ta coupe de cheveux ne va pas être superflu.
    Salomé ne pouvait pas prétendre le contraire : cela faisait des mois qu’elle n’avait pas mis les pieds chez le coiffeur. Alice commença par les pointes en supprimant les plus sèches et les plus fourchues. Elle égalisa ensuite les longueurs et dut redéfinir la frange. Enfin elle ajouta un peu de volume à l’aide d’une mousse coiffante et termina par un léger bouclage.
    Bouche bée Salomé n’en croyait pas ses yeux lorsqu’elle se regarda dans le miroir : le reflet que celui ci lui renvoya était celui d’une autre, une fille qu’elle ne reconnaissait pas. C’était à peine si cela lui redonnait confiance en elle car tout cet apprêtement ne lui ressemblait absolument pas.
    - Tu es sûre que je ne suis pas ridicule ? J’ai l’impression d’être déguisée… commenta Salomé.
    - Mais non tu ne pensais quand même pas te saper n’importe comment pour aller en boîte ! s’exclama Honey, scandalisée.
    - Ce n’est pas ce que je voulais dire…
    Alice soupira avec lassitude et attrapa le sac contenant les achats cosmétiques de Salomé.
    - Ferme les yeux et ne les ouvre que lorsque je te le dirais.
    Salomé s’exécuta. Alice appliqua d’un geste expert l’anti cernes, le fond de teint et la poudre. Puis le maquillage des yeux vint qui se résuma à un fard à paupières champagne scintillant et un trait d’eye liner noir « cat eye ». Une touche de terre de soleil, un rouge à lèvres rouge corail et une couche de mascara volumateur et le tour était joué. Alice travailla les sourcils au crayon en retouchant les bords à la pince à épiler et recula d’un pas pour admirer son œuvre :
    - C’est fini tu peux ouvrir les yeux. Comment tu te trouves ?
    - Tu es plutôt douée, merci Alice. Au fait où as tu appris à faire tout ça ?
    - Nulle part, je cherche à progresser en trouvant des astuces et des idées sur Internet.
    - C’n’est pas le tout Alice mais on doit passer prendre Clarence dans dix minutes, tu te souviens ? Honey intervint.
    - Déjà dix neuf heures ! Le temps passe si vite, marmonna Alice en vérifiant son propre maquillage.
    Cinq minutes plus tard les trois filles se séparèrent dans le hall de l’immeuble où logeait Alice. Alice et Honey se dirigèrent vers le garage tandis que Salomé fut contrainte de reprendre le bus dans l’autre sens vers le centre ville.

    Salomé rougit : tous les regards se retournèrent vers elle alors qu’elle errait dans les rues à la recherche du Cluster. Pour les non initiés le night-club était quasiment impossible à trouver. L’heure avançait et elle faillit se décourager lorsqu’elle apprit qu’il se situait un peu en dehors du centre ville dans le tout nouveau quartier branché non loin du fleuve.
    Il était vingt deux heures lorsqu’elle arriva enfin à destination. Le videur la regarda d’un drôle d’air mais la laissa passer lorsqu’il constata qu’elle avait un carton d’invitation. Déjà l’alcool coulait à flots. Elle déposa son sac et son perfecto au vestiaire et se hissa sur le dancefloor. La fête battait son plein. La sono diffusait de la musique électro assourdissante. Les tympans en coton elle chercha des yeux des visages familiers mais ne reconnut personne à travers la lumière des stroboscopes et la fumée. Elle se demanda ce qu’elle faisait là, qui l’avait invitée et pourquoi. Elle avait chaud et sentit la tête lui tourner à force de respirer des vapeurs de cigarettes et d’herbe. Titubante elle commanda un cocktail sans alcool et le but à petites gorgées, adossée au bar. Elle aurait du savoir qu’elle se retrouverait seule une fois de plus. Les autres clubbers étaient tous regroupés par groupes de deux ou trois amis qui se déhanchaient avec insouciance au rythme de la sono.

    Elle n’essaya même pas de faire semblant de profiter de la soirée pour se changer les idées et s’assit sur une banquette en marge du dancefloor pour reprendre ses esprits. Soudain une main s’abattit sur son épaule :
    - Tu es venue, murmura Anon_330.
    - C’est toi qui m’as invitée ? demanda Salomé sans se retourner.
    - Qui d’autre ? s’exclama t il. Bien sûr tu es en droit de me détester après tout ce que tu as subi à cause de moi. Mais je dois t’expliquer certaines choses avant, tu ne réalises pas à quel point tu m’as manqué.
    Salomé se leva :
    - Pourquoi seulement maintenant?
    - Laisse moi t’expliquer…
    Salomé lui tourna le dos et se dirigea vers le vestiaire :
    - Il n’y a rien à expliquer les faits parlent d’eux mêmes. On n’est pas faits l’un pour l’autre.
    Salomé récupéra ses affaires et jaillit hors du night-club pour respirer l’air frais du soir :
    - Attends !
    - Tu as détruit ma vie et tu voudrais que je fasse comme si de rien n’était ?
    - Ta vie… ta vie mais parlons en de ta vie ! Tu n’as pas de vie !
    - C’est faux ! J’ai perdu le goût de vivre… c’est complètement différent !
    - Tu as crée ton blog dans l’espoir d’être virtuellement reconnue et admirée mais ce n’est que du vent !
    Salomé étouffa un hoquet :
    - Tu n’as pas le droit de me reprocher ça ! C’est grâce à cette popularité durement gagnée que j’ai réussi à me maintenir à la surface jusqu’à maintenant !
    Les yeux d’Anon_330 s’écarquillèrent :
    - Qu’est ce que tu dis ?
    - Adieu…
    Submergée par l‘émotion Salomé marcha plus vite puis se mit à courir. Derrière son masque Anon_330 fut tenté de la regarder s’éloigner mais il se ressaisit et la retint par le bras :
    - Je n’ai rien de personnel contre toi… mais laisse moi partir, murmura Salomé.
    - L’autre jour j’ai oublié de te souhaiter joyeux anniversaire… alors cette invitation c’était un prétexte pour me racheter.
    - Peu importe, les gens oublient de me le souhaiter la plupart du temps.
    - Je m’en suis souvenu trop tard…
    - Souvenu ? On se connaît à peine… aurais tu fais des recherches sur moi par hasard pour disposer de ce genre d’information?
    - C’est l’autre raison pour laquelle je te dois des explications. Après tout on ne devrait rien avoir à se cacher.
    - De quoi tu parles ?
    - Je suis revenu.


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  • La nuit est censée porter conseil la plupart du temps mais Salomé ne trouvait pas le sommeil. Le souvenir des adieux avec Hakim à l’aéroport des années auparavant revenait en boucle dans ses rêves. Sa nuit fut courte et agitée car elle ne trouva pas le sommeil. Son esprit ressassa encore et encore la soirée éprouvante qu’elle venait de vivre qui avait inopinément tourné au cauchemar.
    Non pas qu’elle avait terminé ivre morte mais apprendre que Hakim et Anon_330 n’étaient qu’une seule et même personne l’avait bouleversée. Elle n’aurait jamais pensé que leurs retrouvailles se passeraient ainsi : elle qui avait toujours rêvé qu’ils se retrouveraient un jour pour se déclarer leurs sentiments tombait de haut.
    Elle ne savait pas quoi penser du comportement d’Hakim. Pourquoi ne lui avait il pas révélé son identité dès leur première rencontre à l’hôpital ? Avait il seulement confiance en elle ? Etre obligée de se poser de telles questions à son propos lui brisait le cœur elle qui l’aimait secrètement, elle qui croyait en lui depuis toujours. 
    Elle se souviendrait pour le restant de ses jours de l’instant fatidique où tous les masques étaient tombés. Le revoir en chair et en os ne lui avait procuré ni joie ni soulagement comme si elle s’attendait depuis toujours à ce que les choses se passent ainsi. Tout serait différent s’ils avaient gardé contact au cours des six années qui venaient de s’écouler. Salomé enfouit son visage dans le creux de son oreiller pour s’empêcher de pleurer. Hakim ne l’aurait pas laissée rentrer seule en bus chez elle. Il aurait été à ses côtés pour la défendre face à la colère de ses parents.

    Le soleil était déjà haut lorsque Salomé se réveilla. Entortillée dans ses couvertures elle avait dormi toute habillée les yeux dégoulinants de mascara. En se douchant elle repensa à ce qui lui était arrivé la veille au soir : la soirée de rêve qu’elle s’imaginait avait tourné au cauchemar. Morose elle se demanda en se préparant un bol de céréales quoi faire de sa journée maintenant qu’elle était privée de sortie jusqu’à nouvel ordre. Ses parents s’étaient absentés et ne reviendraient que le soir mais ils avaient fait en sorte qu’elle ne puisse pas sortir de l’appartement. Par ailleurs ils avaient débranché l’interphone en partant. Livrée à elle même Salomé se cloîtra dans sa chambre en broyant du noir.
    Elle éprouva une envie irrépressible d’oser désobéir à ses parents en consommant de l’alcool pour s’évader de ce quotidien assommant qui la retenait prisonnière. Elle savait où son père rangeait les bouteilles d’apéritif et se servit un verre de vodka. Puis un autre. Et encore un autre.Au bord de l’ivresse elle s’abandonna au gouffre béant de l’oubli. Elle se sentit libre, suspendue en apesanteur. Plus rien n’avait d’importance. Sa conscience ne tenait qu’à un fil, chancelante funambule.

    Leia et Xavier rentrèrent plus tôt que prévu vers quinze heures. Anormalement, tout était silencieux, d’un calme plat presque inquiétant. Parcourue d’un mauvais pressentiment Leia sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine, le cœur serré d’angoisse. En effet une odeur étrange flottait dans l’air. L’odeur rance de l’alcool. Elle jeta un regard circulaire autour d’elle : la porte de la chambre de Salomé était fermée à clef :
    - Ouvre moi Salomé ou je défonce cette porte ! Leia hurla en tambourinant au battant comme une forcenée.
    Pas de réponse. Une forte odeur de vodka émanait de l’intérieur de la pièce à travers la serrure. De colère Leia fit sauter les gonds d’un coup de pied bien senti qui les pulvérisa comme du papier mâché. Elle poussa le battant et pénétra à l’intérieur. La première chose qu’elle constata non sans fureur fut le capharnaüm ambiant qui ne cessait de s’amonceler dans tous les recoins de jour en jour. Puis son regard tomba sur une bouteille de vodka aux trois quarts entamée dont le contenu odorant se déversait sur la moquette. Bouche bée elle eut un temps d’arrêt en découvrant sa fille inerte allongée en travers du matelas qui lui faisait office de lit, le visage figé dans une expression béate.
    - Salomé ! SALOMÉ ! Hurla t elle en la secouant sans ménagements comme un prunier.
    Les paupières de la jeune fille s’entrouvrirent :
    - Maman ? demanda t elle d’un air étonné le regard vitreux. Qu’est ce qui m’est arrivé ? Je ne me souviens de rien…
    En guise de réponse sa mère la gifla. Salomé se releva sur un coude en se massant la joue :
    - Seulement quinze heures ? Vous aviez dit que vous ne rentreriez que ce soir…
    La fureur de sa mère se passait de mots. Elle lui tourna le dos et s’éclipsa en envoyant un coup de pied rageur dans un amas de vêtements sales. 

    De peur d’affronter ses parents Salomé se cloîtra à double tour dans sa chambre au lieu d’aller dîner. Titubante elle remit vaguement de l’ordre dans ses affaires puis s’affala sur son lit, au bord de la nausée. Si elle voulait détruire sa vie par peur de l’avenir c’était réussi ou tout du moins était elle sur la bonne voie pour y parvenir de son plein gré.
    Le plus éprouvant fut d’affronter Alice et Honey à huit heures le lendemain qui l’interceptèrent devant le lycée pour qu’elle leur raconte comment s’était passée sa première soirée afin de savoir à quoi s’en tenir à propos du Cluster. Salomé leur mentit pour sortir au plus vite de ce traquenard et partit en cours au pas de course furieuse d’être en retard par leur faute.
    Les cours lui parurent plus que jamais lents et ennuyeux. Seul son poignet fonctionnait tandis qu’elle prenait machinalement des notes. Toute son attention était focalisée sur Hakim. Elle regretta profondément de ne pas pouvoir revenir six ans en arrière pour tout recommencer. Malgré les épreuves qu’elle avait enduré elle éprouvait encore des sentiments pour lui. C’était encore trop tôt et trop douloureux de tourner définitivement la page. Elle avait l’impression qu’elle n’aurait plus la chance de rencontrer quelqu’un comme lui à l’avenir, qu’il allait être pour toujours son premier et son dernier amour.
    A midi elle s’assit seule à l’écart tout au fond de la cafétéria avec sa tablette tactile pour seule compagnie. Elle ne voulait parler à personne. Elle ne voulait voir personne. Par réflexe elle connecta sa tablette et vérifia ses mails. Sa boîte de réception était désespérément vide mis à part un courriel automatique de Facebook la notifiant que Hakim Fedaya souhaitait l’inviter à rejoindre son groupe d’amis. Elle hésita avant de cliquer sur « Confirmer » : elle aurait voulu qu’ils arrivent à communiquer en face à face pas par écran interposé.
    Le bouton « Ajouter comme ami » ne signifiait pas grand chose pour elle, elle qui aurait aimé se faire des amis dans le monde réel, de vrais amis sur qui compter avec qui rire et discuter avec insouciance, partager des bons moments. Sa popularité lui parut soudain bien virtuelle : elle ne connaissait pas la moitié des gens qui discutaient avec elle sur la page fan de A comme Arobase. Elle décréta qu’elle allait se faire pour de bon de vrais amis mais comment y parvenir, elle pour qui c’était plus facile à décréter qu’à mettre en œuvre ?


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  • L’après midi fut long et éprouvant pour Salomé. Elle se serait damnée ne serait ce que pour serrer Hakim dans ses bras pour la première et la dernière fois. Au bord des larmes, elle se sentait vide le cœur rempli de remords et de regret. Avec ou sans son masque il était la seule personne qui comptait réellement pour elle.
    La cloche annonçant la fin des cours sonna comme un glas. Elle ferma son sac et boutonna son manteau jusqu’au col. Sa respiration forma un nuage de buée en forme de corolle lorsqu’elle traversa la cour d’un pas précipité. Arrivée à hauteur de la sortie elle constata qu’un attroupement s’était formé au niveau du portail. La rumeur se répandait parmi la foule des curieux comme une traînée de poudre. Anon_330 l’homme qui terrorisait les géants du Net, en quelque sorte un Robin des bois des temps modernes fendit la foule et se campa face à elle.
    Ils demeurèrent face à face un long moment sans échanger un mot. Finalement ce fut la détresse d’Hakim qui prit le pas sur la froideur d’Anon_330. Il arracha son masque et l’attira contre lui dans une ultime étreinte empreinte de tendresse et de compassion. Les bras de Salomé se refermèrent maladroitement autour de son buste.
    - Je- je suis tellement désolé, profondément désolé si j’ai blessé tes sentiments. Je mesure à peine à quel point tu as continué à m’aimer secrètement au fil du temps mais je ne peux accepter tes sentiments aussi longtemps que tu aimeras en moi l’enfant d’il y a six ans et non l’homme que je suis devenu. C’est pourquoi venir à ta rencontre s’imposait car ce ne sont pas des choses qui se disent via messagerie instantanée. Ce sont des doutes et des craintes bien réels sur lesquels il est nécessaire de mettre des mots et des sentiments.
    Il desserra son étreinte et lui tourna le dos pour cacher son émotion. Rien ne le blessait davantage que de prendre conscience qu’il était trop tard pour tout recommencer à zéro, redevenir comme avant. Salomé n’avait toujours pas pris la parole, en état de choc. Il tourna les talons et amorça un pas en avant.
    - Attends.
    Hakim remit son masque et ensuite se retourna. Il s’était à nouveau coulé dans l’image de hacker redoutable et anonyme qu’il renvoyait. Salomé se hissa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser volé sur sa joue :
    - Au revoir donc si ce n’est adieu. Tu vas me manquer.
    Heureusement que le masque le montrait impassible de l’extérieur car derrière la carapace les joues d’Hakim ruisselaient de larmes silencieuses. Il tira prestement sur sa capuche sombre pour ne pas perdre contenance cependant.
    - Je te souhaite de rencontrer un homme qui t’aimera pour celle que tu es, celle que tu deviendras avec le temps. Mais ce ne sera pas moi ou alors la vie saura nous réunir à nouveau le moment venu. Considère notre séparation comme un adieu.
    Statufiée Salomé ne fit que le regarder s’éloigner. Peu à peu l’espace autour d’elle se vida. Un à un les élèves disparurent, les discussions s’évaporèrent. Elle se retrouva seule et éclata en sanglots. 

    Elle ne rentra pas chez elle. Elle ignora les appels et les messages de sa mère. Elle déposa son sac dans son casier et ne garda que ce qu’elle pouvait transporter facilement dans ses poches : un téléphone, des clés, de l’argent, de quoi écrire. Elle se sentait libre. Elle pouvait aller où bon lui semblait et personne n’était là pour l’en empêcher.
    Elle entra dans un fast food pour acheter un kebab à emporter puis envisagea de mettre le plus de distance entre elle même et son quartier d’origine afin que personne ne la retrouve. Elle marcha vite puis se mit à courir, essoufflée elle échoua dans un bar de quartier et commanda une bière, puis une autre et encore une autre. Ivre morte elle commanda de l’alcool plus fort. Le barman lui intima l’ordre de quitter l’établissement.
    Du haut de ses escarpins elle tituba et s’affala de tout son long sur le pavé.

    A peine avait il ouvert son éditeur de code qu’Hakim referma son ordinateur et se prit la tête entre les mains. Il s’était comporté comme un idiot sans scrupules. Il ralluma l’écran et navigua sur Internet pour trouver A comme Arobase. Le site dénué de la plupart de son contenu faisait désormais pâle figure à l’image du chamboulement émotionnel de Salomé. Il inspira profondément. La seule manière de se racheter était de prendre le risque d’être poursuivi en justice pour piratage.
    Récupérer les codes d’accès fut un jeu d’enfant et bientôt il accéda à l’interface d’administration sans encombres. Il était un hacker redoutable mais pas un idiot. Lors de chaque attaque il réalisait une copie de sauvegarde du site original par mesure de précaution. Il importa le fichier cité plus haut et regarda la barre de chargement puis d’importation défiler.
    Il composa le numéro de Salomé le temps des explications venu mais le téléphone sonna dans le vide. Il n’aurait su dire si cela était anormal dans le comportement de Salomé mais eut un très mauvais pressentiment comme si quelque chose de grave était en train ou venait de se produire.
    Il envisagea de se servir de Facebook pour la localiser mais renonça aussi vite à cette possibilité. Il savait où la trouver et cela le remplissait d’angoisse. Dans son état Salomé était probablement allée faire la tournée des bars. Ce n’était pourtant pas un endroit recommandable pour une jeune fille seule et inexpérimentée. Il était de son devoir suprême que de la protéger et la ramener à la raison. En somme la ramener à la maison.

    Une pluie fine et acérée se mit à tomber. Hakim sentit son parapluie lui glisser des doigts. Ses jambes se dérobèrent. Le cœur effondré il s’accroupit au chevet de Salomé :
    - Je- je te demande pardon ! Je ne te mérite pas je me suis comporté comme un idiot! Marmonna t il en cherchant à appeler les secours.
    Seul le silence lui répondit. Son cœur brisé hurla comme un animal blessé couvert par l’écho de la pluie. Salomé demeura inconsciente comme dans un état second. Elle entendit des sirènes, distingua des gyrophares. Un accident s’était il produit ? Y avait il des victimes ? Et ensuite elle vit Hakim penché visage nu au dessus d’elle.Ses yeux bleu océan reflétaient toute la tristesse du monde. Il courba la nuque. Ses lèvres effleurèrent timidement celles de Salomé. Un baiser volé léger comme une pétale de fleur, doux comme une plume. Elle espéra que ce moment d’intimité ne finisse jamais. Sa vue se brouilla. Elle ferma les yeux, les paupières lourdes. Elle sombra dans les abysses du néant.
    Elle cligna des yeux. La lumière venue de l’extérieur était aveuglante. Elle se redressa sur un coude et jeta un regard circulaire autour d’elle. Le soleil se déversait à flots à travers des stores blancs. L’horloge épinglée sur le mur en face d’elle indiquait dix heures du matin passées de dix minutes. Un tintement résonna lorsqu’elle essaya de se lever. En levant les yeux elle constata que ses bras étaient reliés à des perfusions. De retour à l’hôpital. Décidément elle y retournait souvent ces temps ci.
    Quelqu’un frappa à la porte.
    - Entrez.
    Leia apparut dans l’embrasure avec un plateau déjeuner dans les mains. Elle le déposa sur la table de chevet d’appoint et s’assit au bord du lit sans un mot. Elle se massa les yeux et se retourna pour dévisager sa fille.
    - Ton père n’est pas venu. Ce n’est pas parce qu’il ne pouvait pas mais parce qu’il ne voulait pas. Tu sais bien ce qu’il pense de la situation j’imagine.
    - Oui.
    - Comment envisages tu de changer les choses ? Tu es sur la mauvaise pente il ne faut pas se mentir là dessus. Faire une tentative de suicide, faire le mur, boire de l’alcool, fuguer quoi d’autre vas tu faire ensuite pour alourdir encore plus les charges qui pèsent contre toi ? Tu veux qu’on te considère comme une adulte mais tu ne te comportes pas comme telle. Si tu veux revenir habiter à la maison change maintenant de façon de percevoir et appréhender les choses car ce petit jeu avec le danger ne peut plus durer.
    - Je sais.
    Salomé tourna la tête du côté opposé pour masquer son embarras.
    Sa mère soupira avec lassitude :
    - De toute manière quoi que je dise, quoi que je fasse tu finis toujours par agir à ta guise. Prends du repos, reprends toi pour le moment. Je vais me renseigner pour te mettre en internat si tu continues à n’en faire qu’à ta tête.
    Salomé ne répondit rien. Leia tourna les talons et s’éclipsa sans délai.

    Hakim inspira profondément pour calmer sa nervosité et avança le long du couloir. Il tenait un bouquet de fleurs entre ses mains tremblantes. Il vit Leia sortir de la chambre de Salomé. Il fit semblant de chercher une autre chambre pour ne pas éveiller ses soupçons. Heureusement que la tactique fonctionna. Désormais la voie était libre. Digne il se redressa de toute sa hauteur et frappa à la porte qui se présenta devant lui. Il entendit la voix de Salomé marmonner « Entrez. »
    Avait elle pleuré ?
    Il entra sans bruit et referma la porte derrière lui.
    - Pourquoi venir Hakim ? C’est pourtant toi qui m’as dit que tu ne ressentais rien de spécial à mon égard, n’est ce pas ?
    Sans un mot il chercha un vase, le remplit d’eau aux trois quarts et y installa le bouquet.
    - Ce sont des tulipes, murmura t il en déposant le vase sur la table d’appoint.
    Il s’assit au bord du lit, hésita et se redressa. Ses jambes fléchirent mais au lieu de quoi il prit place sur le fauteuil près de la fenêtre et détourna les yeux :
    - Je ne suis pas venu te demander pardon, il est trop tard pour les excuses. Au contraire j’ai pris une décision importante et je te dis au revoir. Je vais m’en aller quelque part loin de toi pour que tu puisses continuer à vivre et te reconstruire sur de bonnes bases. Je ferais en sorte qu’on puisse rester en contact cependant mais n’essaie pas de me retrouver ni même de me prier de revenir, il faudra que tu apprennes à admettre que je ne suis pas celui qui t’apportera le bonheur dont tu rêves et que tu dois faire ta vie avec quelqu’un qui te rende vraiment heureuse.
    Salomé ne sut que répondre. La gorge serrée elle le regarda impuissante se lever pour partir. Sa vue se brouilla. La digue encore une fois menaça de céder mais elle se contint, de toutes ses forces, du mieux qu’elle put.
    - Qui plus est regarde la vérité en face, je te fais pleurer sans arrêt.
    Le temps passa au ralenti. Il arrangea une tulipe qui battait de l’aile. Il traversa la chambre. Il tourna la poignée. Il sortit dans le couloir. La porte lentement se referma derrière lui.
    Elle n’eut même pas la force de crier :
    - Hakim …
    La porte se referma dans un cliquetis. Seul l’immense sentiment de vide et de solitude qui l’envahit lui répondit.

    Son cœur tout entier n’était que regret et douleur. Hakim s’assit sur le banc des miraculés à la sortie de l’hôpital pour reprendre ses esprits. Les yeux écarquillés il peina à retrouver une respiration normale et sereine. Il voulut en cet instant rebrousser chemin, s’amender auprès de Salomé en lui présentant ses excuses les plus sincères mais n’en fit rien. Définitivement c’était trop tard. Trop tard.
    Trop tard. Trop tard !
    Il ferma les yeux et offrit son visage pâle au froid glacial de l’hiver finissant. Il savait d’instinct que tous les regards étaient braqués sur lui mais n’avait cure de cacher sa détresse et son désespoir.
    Pourquoi ?
    Pourquoi leur histoire commune devait elle se terminer ainsi ? Chaque mètre parcouru les éloignait davantage… A mi chemin il fit brusquement demi tour. Telle une étoile filante il traversa le hall en trombe, monta les escaliers quatre à quatre sous les regards à la fois perplexes et courroucés d’un groupe d’internes. À bout de souffle il vola presque le long du couloir et parvint devant la porte de Salomé. Il entra sans bruit et referma doucement la porte derrière lui. Salomé sommeillait paisiblement, la tête penchée sur le côté. Un pan de la couverture avait glissé mettant sa gorge à nu. Il la borda tendrement, l’embrassa sur le front puis recula d’un pas. Il se posta à la fenêtre et attendit.
    Salomé entrouvrit les yeux. Elle avait entendu la porte brièvement s’ouvrir et se refermer. Etait ce sa mère ou simplement une infirmière ?Elle pencha la tête du côté opposé. Elle ne voulait voir personne, pas maintenant en tous cas.
    Hakim se sentit stupide comme dans un mauvais soap opéra où le prétendant se morfond de tristesse et de remords à l’idée que se séparer de sa bien aimée soit inévitable et implicitement écrit entre les lignes du destin. Salomé remua dans son sommeil afin de retrouver sa position initiale. Au moins la seringue plantée au creux de son coude serait moins douloureuse si elle plaçait son bras de manière à ce qu’il repose sur la couverture. Ainsi elle entrevit Hakim adossé à la fenêtre.
    Etait ce un rêve ?


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  • Ce fut la dernière fois que leurs chemins eurent l’occasion de se croiser de nouveau. Il disparut de son champ de vision comme un souvenir lointain et elle ne devait jamais le revoir du moins avant longtemps. La dernière image qu’elle garda fut ce jeune homme adossé à la fenêtre baigné de soleil mais dont le visage était triste et décomposé comme la pluie.
    Une semaine passa qui fut riche en rebondissements. En effet Leia avait trouvé un internat abordable à une heure de train seulement. Cela allait permettre à Salomé de revenir tous les week-ends et pendant les vacances. Salomé dut ainsi quitter le lycée et se préparer à une nouvelle vie dans un environnement qui lui était complètement étranger. Là pas de détours ni d’entourloupes elle allait devoir apprendre la vie en commun et à se faire des amis réels. Elle n’était pas réellement asociale mais avait peu d’amis proches sur qui compter. Tout se décida en quelques jours et le dimanche suivant elle boucla ses valises avant le grand départ Ses parents l’accompagnèrent à la gare et la laissèrent seule sur le quai après s’être assurés que tout était en ordre et que le train arriverait bien en gare à l’heure prévue.

    Le trajet fut long et monotone mais pas pénible. Le wagon était rempli aux trois quarts et en quelque sorte la présence d’autrui autour d’elle était rassurante car elle se sentait moins seule. Par chance elle trouva une place équipée d’une prise électrique pour brancher sa tablette. Elle navigua sur Internet mais s’interdit de consulter A comme Arobase au cas où un simple coup d’œil ferait encore monter des bouffées de nostalgie qu’elle était bien incapable de maîtriser.
    - C’est elle j’en suis sûr !
    « Hum ? » Elle leva les yeux. Un groupe de jeunes, principalement des garçons étaient assis en carré dans la rangée opposée. Ils parlaient sans doute du dernier groupe à la mode ou d’une célébrité du Net qui faisait le buzz en ce moment et elle se replongea dans la contemplation d’un flux d’actualité sur les nouvelles technologies. Elle se surprit à faire mentalement une synthèse de sa lecture comme si elle se préparait à publier un article sur A comme Arobase.
    Elle soupira avec lassitude et croisa les jambes. Elle avait décidément tiré un trait plus ou moins définitif sur cette période de sa vie durant laquelle Hakim lui avait ouvert les yeux sur elle même. Pourtant elle éprouva un besoin irrépressible d’y retourner et tapa le nom du blog dans la barre d’adresses. Quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’elle regarda la page d’accueil se charger. Tout était redevenu comme avant. Intriguée elle accéda ensuite à l’interface d’administration. Rien n’avait changé, tout était intact, pourtant un article était signalé comme en attente de publication. Etait ce possible que … ? Elle cliqua sur le lien qui lui fut proposé pour le prévisualiser.

    « D’un disque dur à sa carte mère, d’un anonyme à sa muse qui se sont brisés l’un et l’autre à force de vouloir la lune et de ne pas écouter leurs cœurs à jamais blessés.
    Je n’’ai pas su te retrouver, tu n’as pas su m’écouter. J’ai voulu t’aider, en quelque sorte tu m’as rejeté. Je t’ai tant infligé, tu as tellement enduré. Le temps a passé, passe toujours et passera pour longtemps encore mais sans guérir nos blessures qui survivront à toutes les usures sans nous laisser d’échappatoires. Tout ce que je désire désormais et à jamais c’est écrire l’histoire et non pas l’Histoire, ensemble si seulement je pouvais encore espérer voir ce vœu exaucé.
    Mes regrets sont à la hauteur de mes remords et si je devais te demander pardon Salomé je serais prêt à m’agenouiller à tes pieds mais pas à te supplier, à assumer ma part de responsabilité mais si tu acceptes de changer, réapprendre mutuellement à se respecter.
    Si ce message te parvient sache qu’au delà d’une simple lettre d’excuses je tenais à te prouver qu’il nous reste encore une chance de tout recommencer mais seulement si tu le désires. Sache également que je t’attendrais le temps qu’il faudra mais lorsque le train partira en retard il sera déjà trop tard.
    Pour toi ma belle, ma douce Salomé je veux encore vivre bien des étés pour avoir de nouveau l’occasion de te rencontrer. »

    Que faire ? Salomé eut un moment d’absence ne sachant pas quoi décider. Hakim l’avait quittée et revenait sur sa parole peu de temps après : s’il tenait vraiment à elle il aurait proposé de rester bons amis au lieu de lui adresser une lettre d’excuses circonstanciée par écran interposé. Certes son repentir était sincère et honnête mais qu’en allait il de ses sentiments, que devait elle en conclure ? Voulait il la quitter ou rester bons amis, l’aimer ou l’apprécier ? Toutes ces questions tournèrent dans sa tête et la conduisirent à douter d’elle même. Pour chasser ces cogitations intérieures envahissantes elle brancha son casque pour écouter de la musique mais s’endormit rapidement bercée par le rythme cadencé du train couplé à la mélodie qui envoûta ses tympans.

    - Votre ticket mademoiselle !
    Elle sursauta et cligna des yeux. Vêtu d’un costume violet reconnaissable entre tous un contrôleur se tenait campé face à elle les bras croisés. Elle avait l’esprit encore embrumé et mit un moment à retrouver contenance :
    - De quoi ?
    - Je vous demande votre ticket.
    Salomé acquiesça mollement en fouillant dans son sac à dos. Elle l’extirpa de sous une pile de livres et grimaça. Etourdie comme elle l'avait toujours été elle avait complètement oublié de le composter à l’entrée du quai.
    - Euh, c’est à dire que…
    Deux options s’offraient à elle : soit elle était suffisamment chanceuse pour que le contrôleur valide son ticket et passe son chemin soit il était strict et trop zélé capable de lui dresser un procès verbal dans les règles de l’art. Elle pencha avec espoir pour la première possibilité, vit l’expression impassible peinte sur le visage du contrôleur et réalisa qu’elle allait avoir de sérieux ennuis. Elle opta pour l’alternative intermédiaire qui consistait à être honnête :
    - … dans ma précipitation j’ai oublié de…composter mon billet et je …
    Elle rougit consciente que tous les regards désormais étaient braqués sur elle. En cet instant elle aurait préféré ne pas être le centre de l’attention pour une fois.
    - Hé June, encore un coup de foudre à ton palmarès !
    « June ? » Salomé s’interrogea intérieurement. Ce nom lui était familier mais où… Elle bondit en arrière prise de court en pointant un doigt tremblant en direction de June:
    - Sérieusement, ce June ?
    L’intéressé la dévisagea avec un air perplexe. Salomé débrancha sa tablette d’un coup sec et pointa du doigt l’entête de l’interface d’administration au niveau du message de bienvenue. Le bien nommé June se permit un pâle sourire satisfait :
    - Ah ça, je vois où tu veux en venir. Oui je partage mon temps entre mon boulot de contrôleur qui me permet d’arrondir les fins de mois et ma position d’administrateur. Ravi de te rencontrer en chair et en os, Laisse moi deviner tu es…
    - Quel retournement de caractère! Il y a deux minutes tu voulais me coller une amende !
    - Oui c’est vrai mais plus maintenant ce serait inapproprié.
    Salomé retrouva son calme et sourit :
    - J’en ai vu d’autres. Au fait je devrais me présenter. Enchantée de faire ta connaissance appelle moi GG, GirlyxGeek ou Salomé comme tu préfères.
    - A moi de te demander si tu es réellement cette célèbre GirlyxGeek dont tout le monde parle sur le Net en ce moment.
    Salomé haussa un sourcil perplexe :
    - Vraiment ?
    - A moins que tu ne te sois exilée sur la planète Mars ces dernières semaines, n’es tu pas au courant des rumeurs à ton sujet qui courent sur la Toile comme quoi tu aurais conquis le cœur de ce redoutable Robin des bois des temps modernes hacker de renom connu sous l’identité d’Anon_330 ?
    - Quitte à défrayer la chronique parmi les sphères bien pensantes d’Internet je vais mettre fin à la rumeur d’emblée, oui nous avons entretenu une relation amicale jusqu’à peu.
    - Je suis désolé je n’aurais pas du en parler.
    - Pas du tout je n’ai pas honte d’assumer mes sentiments.
    June l’étudia du regard avec intérêt :
    - Tu as quelque chose de prévu ce soir ?
    - Pas que je sache, j’ai une réservation à l’hôtel par contre donc je dois aller la confirmer avant de décider quoi que ce soit.
    - Tu es une fille intéressante : tu as du caractère malgré ta timidité, du potentiel et déjà une certaine notoriété à travers le Net tu pourrais m’être utile. Viens chez moi ce soir après avoir réglé ces menues formalités, je crois que je devrais te présenter aux autres membres de l’équipe.
    Intimidée et intriguée à la fois Salomé accepta l’invitation sachant que June lui offrit la possibilité de la raccompagner à l’hôtel à l’heure de son choix.
    - Je suis rentré ! Lança June à la cantonade en franchissant le vestibule. Fais comme chez toi, ajouta il à l’intention de Salomé en la débarrassant de son manteau.
    Il la conduisit au salon. Avachies sur des poufs colorés, chacune un ordinateur portable dernier cri au creux des cuisses six personnes se tournèrent vers eux.
    - ‘Soir Ju, tu fais les présentations ?
    - Beth, Liz, Mo, John, Jo, Law voici Salomé. Salomé je te présente les membres de l’équipe : Elisabeth, Isabella, Moriko, John, Joseph, Lawrence.
    - Enchantée, répondit timidement Salomé avec un sourire.
    June lui assena une tape dans le dos :
    - Je ne te savais pas aussi timide dans la vie réelle.
    Salomé rougit légèrement. Elle n’avait pas l’habitude qu’un beau garçon de son âge à quelques années près lui témoigne des signes d’amitié complice. Sur ces entrefaites June s’empara d’un ordinateur portable posé sur le rebord du canapé.
    - Allez fais comme chez toi et viens t’asseoir.
    Il débarrassa le canapé d’une pile de feuilles imprimées et invita du regard Salomé à s’y installer.
    - En fait je t’ai fait venir ici parce que j’ai une offre à te proposer, une offre qui va t’offrir la vie que tu désires.


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