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17 - Redémarrage

Une brise marine chargée d’embruns se leva, ébouriffant les cheveux de Salomé qui secoua la tête pour dégager quelques mèches rebelles de son champ de vision. Elle dévisagea June d’un regard méprisant, les bras croisés :
- Au revoir alors. Va, tu as sûrement un train à prendre donc je ne te retiens pas.
- Tu m’en veux tant que ça?
- Tu as trahi ma confiance en utilisant mes sentiments à ton égard à tes propres fins
Troublé, le jeune homme baissa les yeux, les mains jointes sur la poignée de sa valise. Il se racla la gorge en fixant l’horizon :
- J’ai merdé. Ce n’est pas ce que tu crois, pas du tout. Mais si tu persistes à rejeter les miens, tant pis je m’en vais pour de bon. Point final, dernier chapitre.
- Tu l’as cherché, non ?
- Haha! Ouvre les yeux! Au lieu de te réfugier dans un monde de virtualité pour soulager tes blessures, regarde le monde autour de toi, préoccupe-toi réellement des gens qui t’entourent !
- On a déjà eu cette conversation !
June haussa les épaules :
- Tu ne sais rien de moi après tout.
- Hein ?
Sa remarque intrigua Salomé qui sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Le jeune homme qui se tenait debout face à elle lui parut soudain être un parfait inconnu à qui elle aurait accordé sa confiance aveuglément sans prendre la mesure de ses actes.
- Tu ne me poses jamais de questions donc je ne t’ai jamais apporté de réponses. Mon passé, ma famille, mes secrets : rien, tu ne sais rien de moi alors comment notre relation pouvait-elle perdurer ?
- Tu… tu n’aimes pas parler de toi donc je n’ai pas jugé utile de…
- Isabella a raison, tu n’es qu’une gamine immature dans un corps d’adolescente !
- June !... Egocentrique, manipulateur, lâche : c’est avoir le beau rôle selon toi ?
- Ça a pris du temps… j’y suis arrivé… pourquoi pas toi ?
- De quoi tu parles ?
- Peu importe. Vis ta vie comme tu l’entends, j’y peux rien si tu refuses d’ouvrir les yeux.
Impassible, June lui tourna le dos sans un mot, lui jetant un regard en coin par dessus son épaule :
- Ce sont des choses de grandes personnes, tu comprendras plus tard. Mais pas trop tard j’espère.
Sur ces mots il tourna les talons en direction de la digue :
- Au revoir Salomé.
Salomé sentit un besoin urgent de le retenir pour obtenir plus d’explications mais il s’éclipsa avant même qu’elle ait pris la parole. 

Une semaine entre mer et campagne parut durer une éternité selon Salomé qui fut soulagée de replonger dans l’effervescence du trafic urbain à son retour, impatiente de goûter aux joies et déconvenues de la vie universitaire pour faire table rase du passé, et somme toute oublier sa mésaventure de jeunesse désastreuse avec June qui s’était montré odieux envers elle tout compte fait. Pourtant le souvenir de son visage bienveillant la hantait jusque dans ses rêveries les plus intimes. La seconde d’après elle maudissait son égocentrisme en le traitant de manipulateur narcissique. Et ainsi de suite.
Jusqu’à ce jour de septembre où la maison d’en face longtemps inoccupée fut vendue à un couple de jeunes retraités désireux d’investir dans l’immobilier pour remplir leur assurance vie. Du moins ce furent les rumeurs qui couraient à leur sujet avant même leur arrivée, rapportées avec dédain par Xavier à l’heure du dîner le soir précédant la conférence de rentrée de Salomé. Elle s’appelait Clémence, lui Roland : tous deux avaient mené un train de vie aisé, quinquagénaires complexés en quête d’une nouvelle vie loin de la capitale :
- Leur fils aîné a décroché avec brio un diplôme d’informatique spécialité réseaux et télécommunications l’année dernière, promis à une carrière de community manager. Son frère cadet, quant à lui, consacre son temps libre à composer de la « musique » dans sa chambre, raconta Xavier en se resservant un verre de vin. Ses parents voient en lui un adulescent négligé et asocial au potentiel insoupçonné.
- Nous devrions les inviter à boire un verre pour leur souhaiter la bienvenue, proposa Leia un grand sourire aux lèvres. Qu’en penses tu ?
- Laisse tomber. Aujourd’hui ils te disent bonjour, demain ils t’auront déjà oublié.
- Tu es défaitiste ! Leia lui reprocha gentiment en levant les yeux au ciel.
- Faut voir comment les gens se comportent de nos jours !

« - La notion de personne au sens juridique du terme est fondée sur la distinction entre personne physique et personne morale… L’article 16 du Code civil consacre les droits de la personnalité… Quant aux personnes morales de droit public… » Assise au premier rang, Salomé fixa l’estrade avec inquiétude, pianotant sur son clavier à toute vitesse, se demandant à juste titre pourquoi elle avait choisi de s’inscrire en droit.
Un adolescent dégingandé vêtu d’un blouson en cuir délavé entra dans l’amphi à la pause de midi, un casque de moto sous le bras. Il salua d’un sourire charmeur un groupe de filles assises deux rangs plus haut puis monta rejoindre ses amis au fond de la salle, une bande de trublions qui n’avaient cessé de rire à gorge déployée durant l’heure précédente. « Pff, y’a que les intellos qui se mettent au premier rang dès les premiers cours ! » lança t il à la cantonade d’un ton moqueur en passant à la hauteur de Salomé. « Une banane ? T’as oublié ton argent de poche pour déjeuner ? C’est pas bien dirait ta maman, tu vas te faire gronder ! » ajouta t il en ramassant une pièce de dix centimes oubliée sous un pied de table.
Sa remarque provoqua un fou rire général. Ecarlate Salomé se replongea dans son cours pour masquer son embarras mais tous les regards étaient désormais braqués sur elle.
- Dis, on s’est déjà vus quelque part ?
- Hein ?
Il la dévisagea par dessus son épaule avec dédain :
- Bah alors, t’as quel âge pour rougir comme ça dès qu’un garçon t’aborde ?
- Seize ans.
- T’es qu’une gamine à peine sortie de la puberté en fait !
Il tourna les talons sans attendre sa réponse, satisfait de sa dernière réplique. Exaspérée Salomé se leva d’un bond et remonta l’allée à grandes enjambées sous une marée de regards abasourdis :
- Humilier l’autre pour légitimer ta propre lâcheté, est ce digne d’un étudiant qui se dit mature ? s’écria t elle en le saisissant par le col de son blouson.
- Oh le chaton montre ses griffes ! s’esclaffa-t-il sarcastiquement.
Son meilleur ami, un dénommé Olivier, avachi sur son sac à dos en bout de rangée, jeta un regard en coin à son camarade :
- Laisse tomber cette fille si elle n’est pas digne d’intérêt à tes yeux.
- Mouais, je devrais.
Il détourna le regard en direction de l’horloge perchée au dessus de l’estrade mais se ravisa :
- Au fait tu ne m’as pas répondu : est ce qu’on se serait pas déjà vus quelque part, par hasard ?
- Je… je ne crois pas Salomé balbutia d’un ton gêné.
Le garçon haussa les épaules et lança son chewing-gum dans la poubelle la plus proche d’une pichenette en poussant un soupir exaspéré : « Hors de ma vue crevette ! »

Adossée contre un pilier dans le hall, Salomé sirotait une canette de soda d’un air désabusé en observant son bourreau et ses sbires s’esclaffer agglutinés autour d’un ordinateur portable de marque américaine flambant neuf, le volume suffisamment élevé pour qu’elle puisse profiter de l’objet de leurs rigolades.
Il s’appelait Corentin. Redoublant et fier de l’être, sa popularité était d’ores et déjà acquise parmi les nouveaux arrivants qui ne manqueraient pas d’avoir recours à ses services le moment venu. De plus, séducteur invétéré, il avait tout pour plaire. Loin d’être un étudiant modèle néanmoins, il ne se démarquait pas par son intelligence, davantage expert en tonus alcoolisés, très alcoolisés à tous égards, qu’en droit des biens et des personnes.
Salomé, quant à elle, ne l’appréciait pas, d’une part parce qu’il se montrait égocentrique et intéressé, d’autre part parce qu’il ne lui inspirait aucune sympathie de par ses manœuvres entreprenantes. Il menait son petit monde à la baguette en bon chef d’orchestre : tout un chacun lui obéissait au doigt et à l’œil sous peine d’être exclu de son cercle amical très fermé. Et Salomé n’en faisait pas partie, à tout point de vue.
Leur conversation allait bon train, à qui avait passé l’été aux tropiques, à qui irait au week-end d’intégration. Le week-end d’intégration … Salomé n’avait aucunement l’intention d’y participer si c’était pour se ridiculiser, elle qui ne trouverait personne pour l’y accompagner d’ici la fin de la semaine. Elle ne voulait pas se faire remarquer d’emblée par son inaptitude à se socialiser avec ses pairs. Avec le temps y arriverait-elle peut être, mais à son rythme.
- J’ai un grand frère plus vieux que moi de deux ans à tout casser. Il a fini des études d’informatique option réseaux et télécoms l’année dernière.
La jeune fille tiqua en entendant Corentin se vanter à la cantonade de la réussite professionnelle de son frère aîné. Le lascar raconta à qui voulait l’entendre que l’intéressé était le petit génie de la famille, l’enfant prodige qui faisait la fierté de ses parents. Contrairement à Corentin qui se faisait réprimander à tout bout de champ tantôt pour des broutilles, tantôt parce qu’il faisait des études pour rien s’il ne montrait pas plus de motivation pour prouver sa valeur et sa capacité à travailler.
Salomé soupira de dépit en pensant à sa propre situation. Il lui fallait décrocher son année à la première session d’examens si elle souhaitait poursuivre ses études en faculté, sans quoi elle n’aurait pas le luxe de redoubler. C’était le prix à payer en échange d’une indépendance longtemps désirée.
Devenir adulte impliquait de faire des concessions. Mais elle n’était pas prête à lâcher prise, à peine sortie de l’adolescence. Depuis quelque temps la présence de June et des autres lui manquait. Quand bien même cette étape de sa vie s’était achevée dans le chagrin et les larmes tous les huit avaient partagé des bons moments ensemble, chose inimaginable à l’époque où elle fréquentait le lycée Saint Michel. Même Alice avait pris ses distances avec elle depuis qu’elle avait rencontré Honey rapidement devenue sa meilleure amie et confidente. L’appartement rue de l’Oliveraie était devenu au fil du des mois un havre de paix pour Salomé quand elle se sentait au plus bas d’elle-même mais un tel bonheur lui était désormais refusé. Une pointe de regret lui secoua la poitrine. Elle se remémora avec amertume les derniers mots d’adieux de June avant son départ. Il avait raison sur toute la ligne. Elle écoutait ses propres sentiments, dirigée par ses émotions, et ne se préoccupait pas ou peu des autres : si elle désirait s’intégrer elle devait garder les deux pieds sur terre, elle qui se complaisait dans la solitude par le truchement de son double virtuel qui lui avait procuré jusqu’à maintenant un semblant de vie sociale par écran interposé.
Elle regretta de ne pas l’avoir écouté et de s’être entêtée dans le déni mais réalisa qu’elle ne pouvait plus faire marche arrière pour réparer les conséquences de ses erreurs. Elle admit volontiers que June lui manquait énormément. Mais il avait une vie qui le comblait, des amis sur qui compter et un métier qui lui permettait à la fois de subvenir à ses besoins et de concilier son temps entre sa carrière et ses passions. Elle ne le jalousait pas pour autant, persuadée qu’il était un homme chanceux à qui tout avait réussi, né sous une bonne étoile. Cela lui suffisait. Elle choisît de tourner la page et de cesser de penser à lui. Elle chassa ces réflexions de son esprit pour le restant de la journée jusqu’au soir où, de retour chez elle, elle fit la connaissance des nouveaux propriétaires d’en face attablés avec ses parents le temps d’un apéritif.

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C
Salut! Je viens de terminer de te lire, et voici mon commentaire.<br /> D'abord, l'histoire dans son ensemble est menée d'une main de maître, ni trop rapide, ni trop lente, les événements s'accélérant et se ralentissant au bon rythme. D'autre part, l'idée est bonne et correspond bien à un tel développement...Je trouve aussi que la quête d'elle-même de Salomé correspond bien à la période torturée de l'adolescence que l'on traverse tous et où on se cherche; elle est retransmise avec brio -ce qui fait que l'on s'identifie totalement au personnage. Je te le dis cash: j'étais trop déçue de comprendre que c'était le dernier chapitre en date, et donc de devoir attendre la suite ^^<br /> De plus, tu as un style d'écriture très fluide, sans lourdeurs ni répétitions, très agréable à lire, même si j'y note pour ma part un défaut de ponctuation, elle manque notamment au milieu des phrases longues. Je remarque aussi qu'à certain moment tu écris "à l'anglaise", par exemple "Honey susurra" à la fin de sa réplique, ce qui n'est pas dérangeant mais m'a quelque peu interpellée. J'aurais aussi un peu plus marqué les séparations entre les passages où l'on suit Hakim et ceux où l'on suit Salomé.<br /> En ce qui concerne ce chapitre, pour moi il correspond à l'acceptation de la fin d'une période et au départ d'une seconde, serein mais accompagné de la peur sous-jacente de recommencer les mêmes erreurs et d'avoir de nouveau à supporter la même solitude après l'avoir pour un temps repoussée... Mais Salomé n'a plus cette même terreur, me trompe-je?Et enfin, petite théorie fumeuse qui ne tient certainement pas debout, Corentin n'est quand même pas lié d'une quelconque manière aux nouveaux voisins des parents de Salomé?<br /> Brefouille, voici un résumé de mon commentaire en une ligne:*s'assoit sur un carton et attend la suite*<br /> Bonne soirée! :)
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